Tehilim 22:16 (17)

Bien que l’archéologie récente, notamment la découverte du fragment de Nahal Hever, ait mis en lumière une variante textuelle ancienne semblant suggérer une lecture verbale, il existe des raisons philologiques, contextuelles, historiques et exégétiques très solides pour lesquelles la tradition juive a conservé et privilégié la lecture massorétique « comme un lion » (ka’ari). Examinons ces arguments de manière approfondie.

1. La cohérence poétique et contextuelle (L’argument du bestiaire)

Le choix du texte massorétique n’est pas arbitraire ; il s’inscrit dans une structure littéraire cohérente et unifiée. Le Psaume 22 est imprégné de métaphores animales évoquant des menaces sauvages, formant un « bestiaire » symbolique des ennemis du psalmiste.

  • Omniprésence du lion : Le psaume mentionne explicitement un « lion déchirant et rugissant » au verset 13 (14) et implore la délivrance de la « gueule du lion » au verset 21 (22). Cette récurrence renforce l’image d’un assaut bestial.
  • Unité thématique avec les animaux : Au verset 16 (17), le texte évoque des « chiens » qui entourent le sujet. Lire « ils ont percé » introduit abruptement une action humaine littérale, brisant la continuité métaphorique. En revanche, « comme un lion [ils sont à] mes mains et mes pieds » maintient une harmonie parfaite, dépeignant les ennemis comme des bêtes féroces attaquant les extrémités vulnérables. Comme le note le commentateur médiéval Rashi, cela évoque des mains et des pieds « comme écrasés dans la gueule d’un lion », une image de souffrance intense sans rupture stylistique.

Cette cohérence poétique rend la lecture « lion » plus naturelle dans le cadre d’un poème davidique, où les animaux symbolisent souvent les persécuteurs (cf. Psaume 17:12 ou 35:17).

2. L’incohérence sémantique et linguistique du verbe « creuser »

L’argument contre la variante « ils ont percé » (ou « creusé », de la racine karah) repose sur une analyse rigoureuse de la langue hébraïque biblique, qui révèle des faiblesses intrinsèques.

  • Sens littéral de la racine : La racine hébraïque karah signifie fondamentalement « creuser » ou « excaver » (comme pour un puits ou une fosse, cf. Genèse 26:25 ou Psaume 7:15), et non « percer » la chair. Les partisans de cette lecture admettent souvent cette nuance, mais elle rend l’image incongrue : « creuser des mains et des pieds » évoque une action de terrassement plutôt qu’une blessure corporelle.
  • Absence de racines appropriées pour « percer » : Si le psalmiste avait voulu décrire un percement (comme dans une crucifixion), il aurait utilisé des racines plus précises comme daqar (« poignarder », cf. Zacharie 12:10) ou ratza (« transpercer », cf. Exode 21:6). L’hébreu biblique est riche en termes pour les blessures ; le choix de karah apparaît comme une maladresse linguistique forcée, évitée par la lecture massorétique « lion », qui n’exige aucun verbe inapproprié.

3. La fluidité scribale et les limites des preuves manuscrites (La réfutation de la « preuve » archéologique)

L’argument basé sur le manuscrit de Nahal Hever (daté du Ier-IIe siècle EC), qui montre une lettre allongée ressemblant à un vav (suggestif de ka’aru), ne suffit pas à invalider la lecture « lion ». Au contraire, l’analyse paléographique et historique renforce la tradition massorétique.

  • Interchangeabilité des lettres yod et vav : Dans les pratiques scribales de l’époque de Qumrân et des grottes du désert de Judée, le vav (son « ou ») était souvent tracé de manière similaire au yod (son « i »), et pouvait même le remplacer, surtout en position finale. Par exemple, dans le grand rouleau des Psaumes (11QPs^a), un vav final apparaît à la place d’un yod dans 10 cas sur 17 au Psaume 138. Un scribe pouvait écrire ka’aru (avec vav) tout en voulant exprimer ka’ari, résolu par la tradition orale.
  • Faiblesses du fragment de Nahal Hever : Ce manuscrit est fragmentaire, décoloré et contient des erreurs évidentes ailleurs (par exemple, une faute d’orthographe dans « mes mains » rendu comme « ses mains » au féminin). Il n’est pas un témoin irréfutable ; d’autres fragments des Rouleaux de la mer Morte (comme 4QPs^f) sont illisibles à cet endroit, et aucun manuscrit hébreu majeur ne soutient sans ambiguïté « percé ». De plus, la Septante (LXX), souvent citée pour « ils ont creusé », n’est pas fiable pour les Psaumes : sa traduction des Prophètes et Écrits fut réalisée par des chrétiens postérieurs, avec des biais théologiques, et non par les 72 rabbins juifs qui ne traduisirent que la Torah.

La tradition massorétique n’a pas « altéré » le texte, mais l’a fixé en clarifiant l’orthographe (avec un yod explicite) pour préserver le sens originel, guidé par la transmission orale et contextuelle.

4. La solution de l’ellipse et la tradition exégétique (Le Targum et au-delà)

L’objection principale à la lecture massorétique est l’apparente absence d’un verbe dans la phrase (« comme un lion… mes mains et mes pieds »), créant une ellipse.

  • Une structure poétique acceptée : Cette ellipse est courante en poésie hébraïque, où le sens est implicite pour intensifier l’image. La tradition juive l’a reconnue sans rejeter « lion » ; le Targum araméen ancien (datant des premiers siècles EC) résout l’ellipse en ajoutant une action implicite : « [ils mordent] comme un lion mes mains et mes pieds », rendant la comparaison vivante et cohérente avec la violence animale.
  • Soutien exégétique ancien : Des commentateurs comme Rashi (XIe siècle) interprètent cela comme une métaphore de lacération ou d’écrasement par des ennemis bestiaux, démontrant que « lion » était compris et transmis bien avant les controverses modernes. Cela confirme que la lecture n’est pas une invention tardive, mais une tradition orale robuste fonctionnant comme une puissante figure poétique, où l’agression du lion est sous-entendue sans besoin d’un verbe explicite.

Conclusion

Le choix massorétique de « comme un lion » est non seulement justifié, mais supérieur, car il respecte la logique interne du poème (métaphores animales unifiées), évite un verbe sémantiquement douteux (« creuser » au lieu de racines précises comme daqar ou ratza), et s’ancre dans une tradition scribale où les ambiguïtés visuelles (vav/yod) étaient résolues par le contexte, l’oralité et l’exégèse ancienne (Targum, Rashi). Les preuves archéologiques comme Nahal Hever, souvent surinterprétées, ne contredisent pas cette lecture et révèlent plutôt des faiblesses dans les variantes alternatives. En fin de compte, cette interprétation préserve l’intégrité du Psaume comme une lamentation personnelle de David, sans les anachronismes imposés par des lectures christologiques postérieures.

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